Les encagés #16 : Le Plan Épervier
Les encagés

Les encagés #16 : Le Plan Épervier

Tristan Lhomme

Dans l’après-midi, le Commandant Mata propose l’organisation d’une conférence de presse. La multiplication des découvertes, les rumeurs déjà perceptibles sur les réseaux locaux et le risque de fuite d’informations imposent de reprendre la main sur la communication. L’objectif est double : rassurer la population sans divulguer d’éléments sensibles, et éviter toute entrave supplémentaire à l’enquête.

De nouvelles découvertes

Dans le même temps, la police technique et scientifique met en évidence, à la ferme de Madirac, des traces de pneumatiques correspondant à un utilitaire. Les empreintes, nettement marquées dans le sol meuble à proximité du hangar, laissent penser à des passages répétés et récents. Les relevés sont immédiatement photographiés, moulés et transmis pour comparaison avec les bases existantes. Cette découverte renforce l’hypothèse d’une logistique organisée et d’un transport de personnes ou de corps entre différents sites.

Peu après, un appel urgent parvient de Fronsac. Les gendarmes de la brigade locale ont découvert, en pleine nuit, deux jeunes gens errant sur la route départementale en direction de Marmande, manifestement désorientés et en état de choc. Ils déclinent leur identité : Nadia et Mehdi. Les premiers éléments laissent apparaître une forte sidération psychologique, une déshydratation avancée et des propos confus, mais cohérents sur un point : ils disent s’être échappés après plusieurs jours de séquestration. Ils sont immédiatement pris en charge par les secours, puis placés sous protection.

En parallèle, Mata et Tellier travaillent à la rédaction d’une déclaration officielle à destination des journalistes. Le texte, volontairement factuel, évoque la découverte de plusieurs scènes de crime, la mobilisation exceptionnelle des forces de l’ordre et l’ouverture d’investigations de grande ampleur, sans mentionner le nombre de victimes ni la nature exacte des charniers. La consigne est claire : aucune improvisation, une parole unique et maîtrisée.

À 15h00, Tellier reçoit un appel de l’adjudant-chef Vincent Foulon, resté sur le site de Jordis. Sa voix est tendue, presque paniquée : C’est l’enfer ici…il faut monter d’un cran dans la sécurisation du périmètre. On ne maîtrise plus rien. La quantité de corps, la configuration des lieux et la crainte de nouvelles découvertes rendent la scène extrêmement instable. Tellier donne immédiatement l’ordre d’élargir le périmètre de sécurité, de renforcer les effectifs et d’interdire tout accès non autorisé, y compris aux personnels non indispensables.

Dans la foulée, le capitaine Da Silva informe Tellier que Nadia et Mehdi sont désormais en capacité de subir un interrogatoire, sous réserve d’un encadrement médical et psychologique strict. Compte tenu de la sensibilité de l’affaire et de l’arrestation imminente du docteur Lormier, décision est prise de rapatrier les deux jeunes gens à l’ASR, en même temps que Lormier, afin de centraliser les auditions et de croiser rapidement les témoignages.

L’enquête vient de changer d’échelle. Ce qui apparaissait encore comme une succession de scènes macabres isolées prend désormais les contours d’un système structuré, méthodique, et toujours potentiellement actif.

Le Plan Épervier est déclenché

Entre 19h30 et 20h00, Nadia et Mehdi arrivent à l’ASR sous escorte. Ils sont accompagnés d’un dossier papier destiné à Tellier, transmis par l’unité médico-judiciaire en charge de l’examen des victimes. Le pli est épais, annoté, et porte la mention urgent.

Les premières conclusions médico-judiciaires sont sans ambiguïté. Des concentrations massives de substances médicamenteuses ont été retrouvées dans le sang des deux jeunes gens : des somnifères puissants, strictement réservés à un usage médical encadré. Les dosages relevés excluent toute prise volontaire ou accidentelle. Pour Nadia, les constatations sont particulièrement graves : elle a été victime de viols répétés, sur une période prolongée, compatibles avec une séquestration de plusieurs jours.

L’audition débute immédiatement, en présence d’un médecin et d’un psychologue. Malgré l’épuisement, leurs récits se recoupent avec une précision troublante.

Nadia et Mehdi expliquent être arrivés de Paris le 22 avril, attirés par des petits boulots saisonniers. Leur véhicule tombe en panne à Targon. En fin de journée, un homme élégant, à l’attitude rassurante, leur propose de les prendre en stop. Ils acceptent. Peu après, ils s’endorment.

À leur réveil, ils se retrouvent entièrement nus, enfermés dans une cage, incapables de se souvenir du trajet ni de leur arrivée sur les lieux. Nadia décrit des agressions sexuelles répétées commises par un homme qu’elle identifie par un détail obsédant : d’immenses yeux verts. Elle parle d’une présence froide, méthodique, presque clinique.

Ils relatent ensuite l’irruption de deux hommes cagoulés et armés, qui ouvrent la cage, les libèrent et les conduisent, sans explication, jusqu’à une gendarmerie. Ils n’ont aucun souvenir précis de l’itinéraire.

Les deux victimes identifient formellement plusieurs personnes à partir de photographies : James Sutton, le Docteur Lormier, Guillaume Brunet et Thomas Easton. Ils confirment avoir été séquestrés à la ferme de Madirac et affirment que, selon leurs souvenirs, aucune autre personne n’était encagée au moment de leur détention.

Peu après, deux gendarmes ramènent le docteur Lormier à l’ASR. Il apparaît calme, sûr de lui, presque détaché de la gravité des faits. Il est immédiatement placé en garde à vue, notifié de ses droits, et isolé.

Les résultats des prélèvements effectués le 24 mai dans le véhicule de Lormier tombent dans la soirée : ils confirment la présence du sang de Nadia ainsi que celui de Mélissa Laplace, établissant un lien matériel direct entre le médecin et au moins deux victimes.

À 22h00, un nouveau bilan tombe depuis la ferme de Jordis : seize corps ont désormais été formellement retrouvés. La cellule de crise de la préfecture fonctionne à plein régime. Face à l’ampleur des faits et au risque de fuite ou de complicité active, le Plan Épervier est déclenché sur l’ensemble du secteur.

Le Commandant Mata rédige alors, avec une extrême sobriété, un communiqué de presse. Sans entrer dans les détails, il confirme la gravité exceptionnelle des faits et lance un appel solennel : toute personne détenue illégalement, toute victime encore retenue ou toute personne disposant d’informations est invitée à se manifester immédiatement auprès des autorités.

Déclaration officielle lors de la conférence de presse

Mesdames, Messieurs,

Depuis ce matin, plusieurs opérations judiciaires d’ampleur sont en cours sur le territoire du département, sous l’autorité de Madame le juge d’instruction et du Procureur de la République.

Les forces de sécurité intérieure ont procédé à des découvertes graves sur différents sites, actuellement placés sous scellés et faisant l’objet d’investigations approfondies par les services de la gendarmerie et de la police technique et scientifique. L’ensemble des moyens nécessaires a été immédiatement mobilisé afin de sécuriser les périmètres concernés, préserver les éléments de preuve et garantir la sécurité de la population.

À ce stade de l’enquête, aucune hypothèse n’est privilégiée et aucune information chiffrée ne sera communiquée. Je tiens à rappeler que le respect du secret de l’instruction est indispensable au bon déroulement des investigations et à l’identification de toutes les responsabilités.

Je peux néanmoins vous confirmer que plusieurs personnes ont été prises en charge par les autorités et que des mesures de protection et d’accompagnement ont été mises en place lorsque cela s’est avéré nécessaire.

L’État est pleinement mobilisé. Les services judiciaires, les forces de l’ordre, les services de secours et les autorités sanitaires travaillent en coordination étroite. Toutes les ressources nécessaires seront engagées aussi longtemps que la situation l’exigera.

J’appelle chacun au calme, à la responsabilité et à la retenue face aux informations non vérifiées susceptibles de circuler. Une communication régulière et officielle sera assurée dès que l’état de l’enquête le permettra.

Je vous remercie.

Interrogatoire du Docteur Lormier

La mise en examen tombe rapidement. Enlèvement, viols, actes de torture et séquestration sur les personnes de Nadia et Mehdi. Les qualifications sont lues une à une. Lormier ne bronche pas.

Il lève lentement le visage vers Messali. Son regard est clair, presque assuré. Il déclare d’une voix posée qu’il les a « ramassés », qu’il leur a « apporté de l’aide ». Il parle de compassion, de circonstances, d’un malentendu.

Messali ne répond pas. Il frappe.

Le coup est sec. Le bruit de cartilage qui cède résonne dans la salle. Lormier s’effondre partiellement sur la table, le nez brisé, le sang jaillissant immédiatement. Les gendarmes interviennent. L’avocat se lève d’un bond.

Fermez-la, lâche-t-il à son client. Maintenant.

Maître Durrieux reprend la parole. Il précise, d’un ton mesuré, que son client reconnaît avoir pris en charge Nadia et Mehdi, sans entrer dans le détail des faits. Aucun mot sur la cage. Aucun mot sur les violences.

Le silence retombe. Il est lourd.

Vendredi 24 mai 2013 — 07h30

L’équipe Tellier se tient à l’entrée du cimetière de Dardenac. Le ciel est bas, l’air froid. Le cercueil de James Sutton est extrait.

À l’ouverture, il est vide.

Sur les flancs intérieurs du cercueil, une frise de symboles gravés, méthodiquement, apparaît. Aucun motif religieux classique. Aucun alphabet connu. L’ensemble évoque une sténographie codée, répétitive, presque obsessionnelle.

Lopez, présente sur les lieux, observe longuement les inscriptions. Elle confirme à voix basse que les hypothèses tombent les unes après les autres. James Sutton a mis en scène sa mort. Il est à la tête d’une secte structurée. Et cette secte pratique des sacrifices humains.

Plus personne ne parle de coïncidences.

ASR — 11h30

De retour à l’ASR, Lormier est extrait du dépôt et conduit dans le bureau de la juge. Ce n’est plus le même homme.

Son assurance s’est effondrée. Il évite les regards. Sa voix tremble. La peur est désormais visible, presque animale.

Brochard se penche vers lui. Il ne crie pas. Il articule lentement.

— Où est James Sutton ?

Puis, sans détour, sans menace voilée : — Dites-le. Ou je le tuerai.

Lormier craque.

Il avoue. Sutton se trouve au lieu-dit Saint-Adalric, à Aubeterre-sur-Dronne, dans un Bed & Breakfast : Le Clos des Lilas. Il y vit depuis six mois.

L’ordre d’intervention est immédiat.

14h30 — Aubeterre-sur-Dronne, lieu-dit Saint-Adalric

Tous feux éteints. La bâtisse est silencieuse. Trop silencieuse.

Un calme étrange règne autour du Clos des Lilas, comme si le lieu retenait son souffle. Aucun mouvement. Aucun bruit. Les arbres eux-mêmes semblent figés.

Tellier donne les consignes d’une voix basse et ferme :

  • Aurore et Brochard à l’arrière de la bâtisse.
  • Tellier, Josse et Messali en approche frontale.

Les positions sont prises. Les secondes s’étirent.

Puis tout bascule.

Un coup sec. Un souffle étranglé.

Un des gendarmes s’écroule, les mains plaquées sur sa gorge. Le sang jaillit entre ses doigts. Il s’effondre sans un cri.

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